Pour Babacar Kane, DG d'IBM Afrique de l'Ouest, "A l’ère du cloud et du cognitif, ce ne sont plus les étudiants qui viennent au savoir mais le savoir qui va vers eux"


Il y a quelques jours, l’occasion me fut donnée de poser quelques questions à Babacar Kane,  Directeur Général d'IBM Afrique de l'Ouest Francophone. Notre conversation s’est axée principalement sur le futur de l’éducation en Afrique grâce à l’IA (Intelligence Artificielle). Entrevue avec un visionnaire connecté.
Est-ce que vous pensez que l’IA peut constituer un moteur de l’éducation en Afrique à l’instar du succès des solutions Fintech qui ont permis une forte inclusion financière ?
Les nouvelles technologies en Afrique touchent tous les secteurs d’activités: l’industrie, la finance, le gouvernement, mais également et surtout l’agriculture, la santé, le transport, les énergies renouvelables ou encore l’éducation. Grâce aux NTIC, des perspectives incroyables se dessinent. D’ici 2040, notre continent comptera la plus grande population active au monde, plus d’un milliard d’individus, devant la
Chine ou l’Inde. L’enjeu sera d’accompagner cette force active en termes d’éducation, de formation et d’accessibilité à l’emploi et à l’entreprenariat afin de transformer la dynamique économique du continent.
Et les TIC ont un rôle fondamental à jouer puisqu’elles peuvent contribuer à l’accès universel à l’éducation, à l’équité dans l’éducation, à la mise en œuvre d’un apprentissage et d’un enseignement de qualité ainsi qu’à une gestion, une gouvernance et une administration de l’éducation plus efficaces. 
Et si l’on parle de plus en plus de transformation digitale pour les entreprises, je pense que cette tendance s’applique également au secteur de l’éducation, où les dernières technologies telles que le Cloud ou l’IA peuvent jouer un rôle crucial.
Mais le monde de l’éducation évolue lentement ; les tablettes et les lignes de code entrent timidement à l’école, et les cursus universitaires commencent à peine à s’adapter aux métiers de demain, avec l’apparition des cours de data scientist, Cloud Architect, etc.
Dans les années à venir, l'intelligence artificielle va permettre d'exploiter les données de manière plus poussée pour développer un enseignement sur mesure.
Ainsi, l’IA pourra réinventer l’enseignement en automatisant les tâches basiques de l’enseignement (Q&A, évaluations, QCM), en permettant aux enseignants de faire du sur mesure et de mieux répondre aux besoins des étudiants ou encore en simplifiant l’accès à l’enseignement et en transformant la manière d’apprendre.
A l’ère du cloud et du cognitif, ce ne sont plus les étudiants qui viennent au savoir mais le savoir qui va vers eux, à travers les cours en ligne, les tutoriels, les MOOCs et autres chatbots. L’accès à l’éducation est simplifié et permet des cursus de proximité, adaptés aux besoins.
Chez IBM, nous soutenons la transformation du secteur de l’éducation à travers 4 grands axes stratégiques : 
  • Encourager et soutenir la Recherche en Afrique, à travers nos laboratoires de recherche et nos programmes locaux
  • Accompagner la transformation des Universités
  • Soutenir les nouvelles générations d’entrepreneurs et contribuer au développement des jeunes talents
  • Participer à l’acquisition de compétences et à la formation des leaders de demain.


Est-ce que l’IA peut constituer un tournant pour l’éducation en Afrique et pour l’atteinte des objectifs de développement durable (ODD) ?
Certains redoutent la percée de l’IA, ayant peur que les machines se mettent à contrôler nos vies : perte des données personnelles, perte d’emplois, risques d’erreurs, prise de contrôle de notre quotidien, etc.
Mais ces peurs peuvent simplement êtres balayées par le fait que les multinationales, grands acteurs de l’IA, prônent la mise en place d’un cadre éthique et juridique pour réguler l’usage de cette technologie.
Encore une fois, je vois en l’IA un avantage certain et une grande opportunité pour le développement de l’économie africaine, que ce soit autour de l’éducation, de la santé ou de la gouvernance.
Pour notre continent, les besoins et les priorités de base des populations sont connus: santé, alimentation, éducation, sécurité, infrastructure, etc. L’intégration des TIC dans ces politiques sectorielles permettrait d’en faciliter et d’en accélérer la mise en œuvre et d’en améliorer les résultats.
A titre d’exemple, dans le secteur de la santé, les expériences de télémédecine mettent en réseau des structures de santé qui peuvent ainsi échanger des données que les systèmes de transmission traditionnels ne permettaient pas.
En Afrique du Sud, nous avons travaillé avec l’administration et différentes start-up autour d’une plateforme analytique et cognitive qui suggère des recommandations de traitements aux médecins et permet aux assurés sociaux d’accéder, où qu’ils soient, à différents services en se basant sur l’analyse de leurs données personnelles.
Et pour intégrer les TIC et plus précisément des technologies comme l’IA dans les stratégies nationales, cela doit passer par plusieurs étapes clés :
  • Tout d’abord, l’élaboration et la mise en place d’un cadre législatif et réglementaire adapté au développement des TIC dans nos espaces communautaires ;
  • Ensuite, le développement d’une infrastructure moderne en adéquation avec les enjeux de l'émergence numérique ;
  • Troisième axe, l’accessibilité de tous les utilisateurs aux services TIC ;
  • Enfin, former la population, mais aussi améliorer sa capacité d’employabilité.


Est-ce que l’IA est la solution magique de nos problèmes et en Afriques, est que l’IBM Watson peut surmonter les grandes difficultés liées à l’enseignement, la santé et l’agriculture ?
Vous avez cité vous-même un exemple d’application d’IBM Watson au monde de l’éducation. Permettez-moi juste d’expliquer ce qu’est exactement Watson, pour vos lecteurs qui ne sont pas familiers avec le concept : Watson désigne le projet d’intelligence artificielle (ou d’informatique cognitive) d’IBM. Basé sur la puissance de stockage et de traitement dans le cloud, le système vise à assister médecins, scientifiques ou décideurs en leur apportant une analyse en temps réel de leurs données, couplée à des corrélations faites avec des trillions de données existantes. Plus qu’un moteur de recherche, c’est un moteur cognitif qui fonctionne sur le modèle du cerveau humain par réseaux de neurones et apprentissage statistique pour fournir les réponses les plus pertinentes.
Pour revenir à la question, je dirai qu’il n’existe pas de solution magique à nos problèmes, puisque les solutionner requiert la mise en place de plans stratégiques maîtrisés qui doivent être portés par les gouvernements et les décideurs, pour une réelle mise en place.
Watson, en tant que technologie et intelligence artificielle ou Intelligence augmentée qui a la capacité d’apprendre des humains, se met au service du développement des secteurs de la santé, de l’éducation ou de l’agriculture. Les capacités analytiques et prédictives de Watson permettent par exemple d’optimiser l’irrigation des sols, de prédire les perturbations météorologiques ou encore de réduire les coûts de production. Une autre application dans le domaine de la santé : Watson est utilisé dans la radiologie pour détecter des anomalies imperceptibles à l’œil nu ou pour améliorer les diagnostics et les traitements.
Les possibilités sont infinies mais les gouvernements et décideurs doivent intégrer les TICs dans leurs différentes stratégies sectorielles pour un développement durable du continent.


Est-ce que l’utilisation de l’IA dans l’éducation va donner à l’Afrique les ressources et les compétences nécessaires pour  passer de son statut d’importateur au statut d’exportateur de technologie ?
En Afrique, les opportunités sont énormes et de plus en plus de jeunes startups africaines se distinguent à l’international. L’Afrique numérique est en effervescence. Au Kenya, en Afrique du Sud, au Sénégal, en côte d’Ivoire, au Maroc ou en Tunisie… des start-up se créent dans l’agriculture, le commerce, l’informatique, l’éducation, les énergies renouvelables, la santé… Des initiatives dans le sillon de certaines entreprises déjà phare, telle la plate-forme M-Pesa utilisée par 12 millions de kényans pour leurs paiements par téléphones mobiles interposés.
Avec un accès de plus en plus démocratisé aux nouvelles technologies (cloud, big data, cognitive, IoT, mobile, IA..), les jeunes entrepreneurs africains peuvent développer leur capacité d’innovation et présenter leurs produits et services sur la scène internationale. Ils s’appuient pour cela sur le financement de fondations locales et les programmes de développement des multinationales qui multiplient en Afrique les Hackathon, Ideation camps ou encore les centres d’innovation, les incubateurs et les espaces de co-working, leur permettant un accès plus facile à la scène internationale.
Ces développeurs ont déjà accès à l’intelligence artificielle, grâce à des formations, des ressources en ligne et des API gratuits qui leurs facilitent le codage de leurs applications.
Ainsi, le développement économique et humain de l’Afrique passera nécessairement par le numérique et l’utilisation des nouvelles technologiques. Pour le succès de cette transformation, l’esprit d’entrepreneuriat doit être appliqué à tous les niveaux, des écoles primaires aux universités, afin d’habituer les mentalités à adopter la dynamique de l’entrepreneuriat, principal levier de croissance et de développement du continent.
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