lundi 9 octobre 2017

Economie numérique au Cameroun : challenges et perspectives

Aujourd’hui la numérisation irrigue tous les secteurs de l’économie mondiale. Le secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC) est devenu un segment majeur de l’économie des principaux pays industrialisés avec une contribution directe de 5,9 % du PIB en Europe et 7,5 % aux États-Unis en 2015 (Commission Européenne 2015).

Par contre, la croissance du secteur des télécoms représentait environ 5% en Afrique en 2008 (Tcheng 2008) et le développement du numérique semble y être un des sujets majeurs de débats publics. Malgré les initiatives nationales et régionales à travers une multiplication de rencontres, débats, forums ou salons dédiés à cette question, il y a eu très peu de développement concret, en particulier au Cameroun.

Le continent africain constitue pourtant un marché potentiel énorme et se confirme au fur et à mesure que les citoyens sortent de la pauvreté grâce à cet outil. Cina Lawson, la ministre togolaise des Postes et de l’Economie numérique (diplômée de Harvard Kennedy School), dans un entretien accordé à Forbes Afrique, soutient que le numérique doit être au cœur du développement socio-économique d’Afrique. « L’économie numérique, grâce à la téléphonie mobile essentiellement, a permis à l’Afrique de faire des bonds en avant pour combler ses retards et accélérer sa croissance. Elle a facilité la mise en place de mécanismes de fonctionnement plus efficaces et transparents au niveau des gouvernements, la réduction des fractures sociales et l’augmentation de la productivité de nombreux secteurs économiques.

De continent connu pour ses retards technologiques et son manque d’infrastructure, l’Afrique est devenue la terre promise de l’innovation pragmatique, avec l’essor de la téléphonie mobile » (Forbes Afrique 2015).

Concrètement, plusieurs des multiples situations d’urgence – sanitaires, agricoles, écologiques, politiques, économiques – qui plombent le continent pourraient être améliorées par une meilleure utilisation du numérique.

Le Cameroun accuse du retard au plan international et se classe parmi les pays à faible score en matière de pénétration de l’internet et des TIC. Cela est dû à une série de contraintes empêchant le développement harmonieux de ladite technologie. Compte tenu de ces nombreuses lacunes, nous examinerons l’état actuel du secteur numérique, les nombreux défis auxquels il est confronté et proposeront des recommandations qui pourraient booster la croissance et créer des d’emplois.

SITUATION DE L’ECONOMIE NUMERIQUE AU CAMEROUN

  1. Valeur ajoutée du numérique au développement

L’économie numérique englobe les activités économiques et sociales qui sont activées par des plateformes telles que les réseaux internet, mobiles et de capteurs, y compris le commerce électronique. En plein essor, elle est un secteur stratégique de l’économie et sa contribution à la croissance des Etats est non négligeable. Faisant partie des grands défis majeurs pour l’horizon 2035, l’économie numérique du Cameroun connait une progression positive.

Depuis 2016, des journées dédiées à l’économie numérique sont organisées au Cameroun. Ces journées ont pour origine le désir de participer comme les autres pays à cette révolution numérique et de saisir les opportunités de croissance qui en découlent. L’économie numérique a contribué au développement de nombreux pays. Dans des pays comme le Kenya et le Nigeria, l’économie numérique contribue respectivement à hauteur de 8% (Mutegi 2016) et 11% (Adepetun 2016) du PIB mais représente seulement 3,5% au Cameroun en 2016 (Tchofo 2016).

De plus, le numérique, encore loin d’avoir complètement changé les habitudes de productions, modifie les habitudes de consommation à travers les paiements via mobile money, les achats en ligne ou l’accès à certains services de gestion de comptes bancaires sur Internet. 4 millions de camerounais paient et transfèrent de l’argent via le Mobile Money (Nitcheu 2016) contre 26 millions au Kenya et 24 millions au Nigeria en 2016 (The Gardian 2016). Seules 4 entreprises camerounaises sur 7 sont connectées à Internet, contre 5 au Kenya (Engo 2016). Egalement, seuls 15% des agents de nos ministères ont accès à Internet, contre 32% en Côte d’Ivoire (Engo 2016). A travers ces différentes comparaisons, on constate dès lors un grand fossé entre le Cameroun et les autres pays d’Afrique mentionnés.

  1. Réseaux Internet, mobiles et capteurs

Le Cameroun, au cours des dernières années, a connu une croissance accrue du nombre d’utilisateurs mobiles. Aujourd’hui, avec une population estimée à 23,6 millions, il existe environ 5,01 millions d’utilisateurs mobiles selon les estimations d’Ekouti. Cela représente un taux de pénétration d’Internet de 21%. (Ekouti 2017). Ce taux comprend 20% de jeunes âgés de 1824 ans, 35% âgés de 25-35, 26% âgés de 35-44 ans, 11% âgés de 45-54 ans, 5% âgés de 55-64 ans et 3% de plus de 65 ans. Environ 1,5 million de personnes utilisent activement les réseaux sociaux, soit un taux de pénétration de 6 % sur la population globale camerounaise. Parmi ces utilisateurs actifs, 1,1 million se connectent à leurs réseaux sociaux via le mobile.

L’implantation modeste, puis rapide d’internet au Cameroun affiche une croissance exponentielle. Avec l’arrivée de la 3G, puis la fibre optique ainsi que des téléphones mobiles, il n’est donc pas étonnant de voir le nombre d’utilisateur d’internet croitre. Le graphique ci-dessous nous montre le nombre d’utilisateurs d’internet entre 2000 et 2016.

Graphique : Nombre d’utilisateurs d’internet – Cameroun, Ghana et Kenya (en millier)

Source : (Wamé 2005) et (Cemac Business 2017)

Le graphique ci-dessus nous dévoile une augmentation considérable du nombre d’internautes depuis 2000. On quitte de 40000 utilisateurs en 2000 à 5 millions en 2016 au Cameroun et ceci grâce à l’arrivée de la 3G, puis par la mode des Smartphones chez les abonnés au mobile et l’évolution de l’accès à l’Internet au Cameroun. Cependant, comparé aux autres pays représentés sur le graphique, ce nombre reste encore très faible. En 2016, le Kenya et le Ghana présente respectivement un taux de pénétration de 45% et 28,4% contre 18% pour le Cameroun. Au vue de ces données, le Cameroun a encore beaucoup de progrès à faire afin de réduire ce gap.

  1. L’E-commerce : une opportunité pour les entreprises et consommateurs

L’e-commerce offre aux habitants des régions moins bien desservies la possibilité d’avoir accès à un large choix de produits à des prix compétitifs. Mais au Cameroun, le taux de pénétration du e-commerce atteint à peine 2% (Investir au Cameroun 2015). Peu de Camerounais effectuent des achats et des ventes de marchandises sur internet. Pourtant, il existe aujourd’hui plusieurs entreprises impliquées dans le e-commerce telles que : Jumia à travers Jumia Travel, Jumia Jobs, ainsi que kaymu, etc. Le géant de l’e-commerce, Jumia, présent dans 23 pays, a des revenus s’élevant à 134,6 millions d’euros en 2015 (contre 61,8 millions en 2014 et 29 millions d’euros en 2013) (Cesbron 2017). On peut également citer quelques entreprises innovantes créées par des camerounais :

  • Kerawa.com : site créé en 2015 par Nino Njopkou qui réunit des annonces en Afrique subsaharienne francophone. Il a déjà accueilli plus d’un million de visiteurs depuis sa création. Avec plusieurs milliers d’annonces actives en permanence dans des catégories variées (automobile, immobilier, emploi, informatique, téléphonie, services).
  • Himore Medical est une entreprise camerounaise créée en 2014 par Arthur Zang qui conçoit et fabrique des systèmes (système électronique et informatique autonome) à usage médical. Par ailleurs, Himore Medical fabrique et commercialise le CardioPad, une tablette qui permet à toute personne brièvement formée de mesurer des données physiologiques cardiaques.
  • Je wanda Magazine, site créé par Céline Fotso, est un média interactif afropolitain de tendances et de divertissement dédié aux jeunes africains et a tous ceux qui s’intéressent à l’Afrique de près ou de loin. En 2016, lors d’une interview sur le plateau télévisé d’Africa24, la fondatrice a dévoilé son chiffre d’affaire qui s’élevait à environ 10 millions de francs CFA (Africa24 2016) .
  • Gifted Mom, application créée en 2013 par Alain Nteff, rappelle aux femmes enceintes les dates des vaccins, des examens et des consultations à faire pendant leur grossesse, et les différentes précautions à prendre après l’accouchement. Un suivi de l’enfant après la naissance est également proposé.

En outre, il est indéniable que l’économie numérique a eu un apport au niveau de la composition de la main d’œuvre au point de favoriser la création de nouveaux emplois au sein des entreprises. Pour de grands groupes tels que MTN ou Orange, la tendance est à la spécialisation d’une main d’œuvre de plus en plus performante capable d’innover en matière de biens d’économie numérique. Le nombre d’emplois directs créés dans le secteur des TIC représente 3 à 5% de la population active dans le monde. Et, chaque emploi dans les TIC crée 4,9 emplois dans d’autres secteurs (Akam s.d.).

LES DÉFIS DE L’ÉCONOMIE NUMÉRIQUE AU CAMEROUN

Malgré son potentiel, le Cameroun accuse un retard au plan international et figure parmi les pays dans lequel le taux de pénétration d’internet et des TIC est le plus faible. Le Cameroun étant la 13e économie du continent ne fait pas partie des 15 pays africains où le taux d’accès à l’Internet haut débit est le plus élevé (Engo 2016).

De plus, les investissements du pays dans le numérique sont restés 5 fois moins importants qu’au Ghana, et 7 fois moins importants qu’au Sénégal (Akam s.d.). Ces situations sont dues aux différents obstacles que rencontre le secteur numérique camerounais :

  • Coût encore très élevé pratiqué par les opérateurs en activité dans le pays. En effet, les couts élevés ne rendent pas internet accessible à tous, en particulier pour les populations marginalisées ou à faible revenu. Dans son rapport de 2017 sur l’accessibilité à internet, le Cameroun occupe le 5e rang des 10 pays africains où le cout d’accès à l’internet est le plus élevé (Alliance for Affordable Internet 2017).
  • La mauvaise qualité des infrastructures.

Le marché est en pleine structuration, souffrant encore du manque d’infrastructures. Cela dit, les câbles des réseaux restent inadaptés aux contraintes climatiques et sont souvent détériorés par les intempéries. Les investissements, encore trop faibles des opérateurs, sont donc nécessaires pour moderniser les réseaux.

  • La faible bancarisation couplée aux réticences face au paiement en ligne. Après avoir stagné pendant des années à moins de 5%, le taux de bancarisation est passé de 13.8% en fin 2011 à peine 20% en 2015 (Investir au Cameroun 2015). Ceci est dû par la stratégie de proximité adoptée par les banques ; en d’autres mots, elles essaient de multiplier leurs agences afin de couvrir le territoire camerounais et d’être près de leurs clients. Malgré cette hausse, ce taux reste tout de même faible. De plus, la population est souvent réticente à payer en ligne en raison de la cybercriminalité qui sévit.
  • Les contraintes logistiques demeurent un sujet de réflexion. La logistique reste un maillon faible de la chaîne de valeur de l’e-commerce en Afrique. Les acteurs du secteur au Cameroun se heurtent à deux grands maux :

1) la lourdeur des procédures douanières qui ont un impact considérable non seulement sur le délai de livraison mais aussi sur la satisfaction du client ;

2) la livraison finale au client est aussi un véritable défi dû à un manque d’adresses fiables. Trouver la bonne adresse postale du destinataire relève souvent du casse-tête et demeure l’ultime difficulté d’un processus logistique déjà lourd.

Bien que Jumia offre un service de livraison à domicile ou dans un point précis, il est parfois difficile pour certains e-commerçants de repérer le lieu de livraison du fait des habitudes des populations locales à donner des noms d’emprunt à des adresses comme par exemple : Carrefour de la mort ou encore Carrefour j’ai raté ma vie.

CONCLUSION ET RECOMMANDATIONS

De ce qui précède, il est évident que la croissance de demain repose sur le développement de l’économie numérique. L’objectif de cet article était de présenter le statut du numérique dans la situation socio-économique du pays et d’identifier les différents challenges qui minent le secteur numérique au Cameroun. L’économie numérique engendre des changements profonds dans le comportement des producteurs et consommateurs. Elle est à l’origine d’un large mouvement de désintermédiation de l’économie et d’accès massif à l’information. La transformation numérique apporte dès lors des avantages pour certaines entreprises prêtes à adopter le changement.

En guise de recommandations à l’endroit des décideurs :

  • Favoriser la création d’infrastructures :

De nombreux camerounais n’ont pas accès à Internet et sont par conséquent exclus de la société numérique qui se construit. Le gouvernement devrait permettre à tous les camerounais, où qu’ils se trouvent, d’accéder aux réseaux et aux services numériques. Selon le Directeur Général de l’ART (Agence de Régulation des Télécommunications) (Akam s.d.), il nous faudra construire plus de 10.000 km de fibre optique à court terme, pour garantir une couverture convenable du pays. Ceci demande donc des investissements importants. L’Etat camerounais devrait donc collaborer avec les entreprises privées de ce secteur afin d’atteindre cet objectif et donc garantir l’accès universel à l’Internet haut débit. De plus, renforcer le backbone national en fibre optique permettra de réduire considérablement le coût d’internet.

  • Amélioration du taux de bancarisation :

Pour atteindre un niveau de bancarisation des populations élevé, les banques doivent fournir des services adaptés aux populations de chaque classe sociale et l’Etat se doit également d’y contribuer. Les banques pourraient, par exemple, fournir un compte gratuit aux étudiants pour toutes opérations bancaires durant la période de leurs études. Quant à l’Etat camerounais, il doit s’assurer de verser le solde de leurs agents sur des comptes bancaires ouverts en leur nom et mettre fin au paiement des salaires en liquide dans les perceptions du Trésor public. En contrepartie de la bancarisation générale des agents de l’Etat, les établissements bancaires pourraient leur offrir des tarifs préférentiels. De plus, il pourrait mobiliser des fonds publics susceptibles de supporter la charge des frais bancaires des plus démunis. Une telle action serait de nature à permettre l’accès aux banques à des personnes qui en sont exclues par leur condition sociale.

  • Modérer les procédures douanières :

L’Etat devrait modérer les procédures administratives au niveau de la douane afin de permettre aux acteurs du e-Commerce d’entrer en possession de leurs marchandises dans les délais raisonnables.

  • Favoriser l’ouverture des données publiques – Open Data :

L’accès aux données fiables sont souvent lacunaires ou peu exploitables, ce qui est un problème important au Cameroun. L’Open Data est un mouvement d’ouverture des données numériques dont l’accès et l’usage sont laissés libres aux usagers. L’ouverture des données publiques serait donc un atout majeur au progrès socio-économique du pays.

L’analyse de la situation économique du Cameroun concernant le secteur numérique et celle de certains pays africains nous a permis de constater que le pays a accumulé un grand retard. Le gouvernement camerounais se doit donc de mettre en place des politiques objectives et efficaces en vue de rattraper cet écart.

 

Par Gaelle Dejo et Nsaikila Melaine


Gaelle Dejo est assistante de Recherche en Politique économique au Nkafu Policy Institute Denis & Lenora Foretia Foundation et Nsaikila Melaine est analyste des Politiques économiques au Nkafu Policy Institute Denis & Lenora Foretia Foundation.

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