jeudi 19 février 2015

« Des drones et des ballons pour réduire la fracture numérique en Afrique »



Après Abidjan mardi, Karim Koundi, directeur associé de Deloitte, responsable du secteur des technologies de communication pour l'Afrique francophone, s'apprête à présenter jeudi 19 février à Kinshasa les résultats de l'enquête annuelle menée par le cabinet de conseil sur « les tendances dans les secteurs de la technologie, des médias et des télécommunications ». Cet exercice mené depuis quinze ans à l'échelle mondiale se décline depuis deux ans au niveau africain. Signe que le continent est devenu un des territoires les plus effervescents de la révolution numérique et de ses pratiques. Un chiffre pour illustrer cette nouvelle réalité : plus de la moitié des transactions financières réalisées à partir de téléphones mobiles dans le monde ont lieu en Afrique.


La diffusion des nouvelles technologies ne se fait cependant pas au même rythme partout. Si l'étude de Deloitte prédit 350 millions de smartphones en 2017 contre une centaine aujourd'hui, le fossé demeure entre les pays côtiers qui profitent de l'arrivée des câbles sous-marins de fibre optique et les pays enclavés. Entre les villes et les zones rurales aussi, qui restent les grandes oubliées. Pour améliorer l'accès, Karim Koundi suggère de n'écarter aucune solution. Puissent-elles paraître pour l'instant déroutantes comme les projets de drones ou de ballons pour relayer les réseaux.


De quelle façon les nouvelles technologies de communication se diffusent-elle en Afrique ?


Il persiste une grande disparité entre les pays côtiers qui bénéficient de l'arrivée de câbles sous-marins depuis l'Europe et les pays de l'intérieur dépendant des satellites. Les premiers ont accès à des liaisons haut débit pour un coût divisé par deux. Des pays comme la Côte d'Ivoire ou le Bénin ont atteint des taux d'équipement proches de 100 %, alors qu'en République démocratique du Congo (RDC) ou au Tchad, par exemple, seuls 30 % de la population environ possèdent un téléphone mobile.


L'accès plus large aux nouvelles technologies est un enjeu majeur pour ces pays en développement. Les études économiques ont montré une forte corrélation entre leur diffusion et le niveau de croissance du PIB (produit intérieur brut). De nombreux gouvernements ont intégré dans leur stratégie la construction d'infrastructures permettant de faire remonter les fibres optiques depuis le littoral. Plusieurs programmes sont financés par la Banque mondiale, mais ce sont des investissements lourds pour des pays qui ont de faibles moyens. Il faut tirer des milliers de kilomètres de fils, de 20 000 à 30 000 km par exemple au Tchad. Cette inégalité d'accès n'empêche pas des pratiques innovantes : le gouvernement de RDC où jusqu'à présent le paiement des traitements des fonctionnaires se faisait en cash a décidé de basculer sur un système de virement par mobile.


Le paiement par mobile se développe en Afrique comme nulle part ailleurs dans le monde, pourquoi ?


Les systèmes bancaires sont dans certains pays très peu développés et les Africains n'ont pas confiance dans les banques. Ou pour le dire de façon moins désagréable, ils semblent faire davantage confiance à leurs opérateurs télécoms. Dans le monde, plus d'une transaction financière sur deux réalisées via un mobile a lieu en Afrique. En moyenne, il existe sur le continent cinq fois plus de détenteurs de mobiles que de propriétaires de comptes bancaires. Et dans neuf pays – Cameroun, RDC, Gabon, Kenya, Madagascar, Tanzanie, Ouganda, Zambie et Zimbabwe – le nombre de comptes mobiles dépasse celui des comptes bancaires traditionnels.


Votre étude insiste sur la diffusion très rapide des smartphones. Est-ce que cela ne reste pas encore le privilège d'une franche aisée des populations urbaines ?


Oui, mais cela évolue rapidement car les prix baissent et que le smartphone, en Afrique comme ailleurs, est en train de se substituer aux autres équipements pour prendre des photos, avoir accès à Internet, jouer sur consoles… Les fabricants – l'Européen Nokia avec Microsoft, le Coréen Samsung, le Chinois Huawei ont conçu pour l'Afrique des smartphones à moins de 50 dollars. Il existe aussi un marché du recyclage en plein essor avec des appareils venant d'Europe en particulier. La concurrence très agressive entre les opérateurs pour vendre des forfaits prépayés a conduit à une chute des prix qui rend les mobiles accessibles au plus grand nombre. Eleveurs informés des cours de la viande en temps réel, agriculteurs avertis des risques climatiques, le mobile est souvent présenté en Afrique comme un outil « magique » au service du développement.


Il existe de nombreuses initiatives intéressantes de ce point de vue, mais cela suppose un prérequis : l'existence d'une couverture dans les zones rurales. Or, tous pays confondus, les campagnes – où vit la majorité de la population – demeurent très mal desservies. De nouvelles pistes sont explorées. Google imagine utiliser des ballons dirigeables et Facebook teste des drones pour servir de relais à Internet. Ces solutions ne permettraient pas d'assurer un accès en permanence, mais elles ne doivent pas être écartées car elles seront certainement moins chères que de relier les villes aux campagnes par des fibres optiques. Les opérateurs qui ont fait des investissements sur les zones rurales lèvent aujourd'hui le pied : ce marché n'est, contrairement à ce qu'ils avaient pensé, pas assez rentable et ils attendent désormais que les Etats investissent.


Laurence Caramel


(Source : Le Monde Afrique, 18 février 2015)







via OSIRIS : Observatoire sur les Systèmes d'Information, les Réseaux et les Inforoutes au Sénégal http://osiris.sn/Des-drones-et-des-ballons-pour.html

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